Turin brille en noir et blanc

Dimanche matin,10.10, la ville se réveille tandis que la pluie montre le bout de son nez. On a perdu au moins 10 degrés par rapport à hier. Et pourtant, il règne aujourd’hui une atmosphère particulière.

Aujourd’hui à Turin, c’est jour de match!
La Juventus, club de foot principal de la ville, joue cet après-midi à 15.00.
Mais ce n’est pas un match comme les autres. Il s’agit du dernier match du championnat d’Italie, et également de la célébration. En effet, la semaine passée, la Juventus a remporté le championnat de football. Aujourd’hui, le club ramène le scudetto (litt. “écusson”, nom que l’on donne au titre, en raison d’un écusson aux couleurs de l’Italie que reçoit le champion et porté sur le maillot l’année suivante), a casa, pour la première fois depuis 2006. Cette réussite marque vraiment les esprits après 5 ans de calvaire. Après le scandale des matches truqués, le retrait des titres de 2005 et 2006, la rétrogradation en serie b, le retour difficile et 2 saisons terminées à la 7e place de la serie a.
La Juventus de Turin revient au top avec ce 28e titre, officiellement. Pour les tifosi de la vieille dame comme dans le coeur des joueurs, le nombre 30 est indiscutable.

Cette saison 2011-2012 marque un renouveau pour la Juve: nouveau stade et nouvel entraîneur, en la personne d’Antonio Conte, lui-même ancien joueur emblématique des bianconeri. Mais cette saison marque aussi la fin de la carrière d’Alessandro Del Piero sous les couleurs de la Juve… Le capitaine forcé d’abandonner le navire, lui qui aurait tant aimé jouer un an de plus, et refouler la pelouse des grands stades européens…

Il est seulement 10.10 et les rues grouillent déjà de monde. On a du mal à croire qu’on se trouve dans la même ville que la veille, tellement elle nous a parue calme.
A deux pas de notre hôtel, on aperçoit une file de gens impatients de pouvoir entrer dans le magasin officiel de la Juventus. Partout ils ont revêti leurs habits zébrés et sorti les drapeaux. Toutes les générations se confondent, hommes, femmes, enfants. Même les chiens portent les couleurs de la Juve.
D’après mes recherches, la commune interdit les écrans géants en place publique. J’ai vraiment du mal à comprendre. Soit, je décide qu’il faut s’en assurer avant de trouver une alternative pour voir le match. Impossible d’espérer avoir des places au stade. Celles-ci n’étaient vendues que sur place ou par téléphone, et le réseau téléphonique était complètement saturé. Le stade était déjà sold out après la 2e journée de vente, et les places étant nominatives, impossible de les racheter à quelqu’un.
Mon passage à Piazza San Carlo me confirme bien que rien n’est mis en place pour visionner le match. Je me rabats donc sur les cafés, et heureusement mon amie trouve une pizzeria à proximité qui diffuse la partie. On nous promet une table juste face à l’écran.

A 14.00, nous arrivons à la pizzeria. On nous prépare effectivement une table à proximité de l’écran géant. Nous profitons de l’attente pour casser la croûte.

Il est maintenant 14.30. Les tifosi font leur apparition et commencent à se rassembler dans la pizzeria. L’écran géant est branché sur Premium Calcio qui lance les premières images d’avant match. Le cadrage est focalisé sur un seul joueur: Alessandro Del Piero.
Del Piero joue cet après-midi (normalement) son dernier match avec la Juve. Jusqu’à la fin les tifosi gardent l’espoir que le président reviendra sur sa décision, mais pour moi c’est évident, je le vois pour la dernière fois jouer dans ce stade, avec ces couleurs. Je ne veux juste pas y penser pour le moment.

14.55, le match est sur le point de commencer et les images du public nous parviennent. Je ne vous cache pas la petite pointe de regret de ne pas y être. Cela dit, ici aussi l’ambiance bat son plein. Les gens sont tous en tenue de supporter et applaudissent comme si on y était. Un petit groupe se met à chanter “Siamo noi, siamo noi”, repris en chœur par l’ensemble de la salle “i campioni dell’Italia siamo noi”. Même notre serveur a accessoirisé son uniforme d’une écharpe de la Juve, portée à la taille, à la manière d’un torero.

Je suis émue, il capitano monte sur le terrain avec un petit enfant dans ses bras. Tous les regards aujourd’hui se tournent vers lui.
Il est titularisé bien sûr.

Le coup de sifflet retentit et le match commence. Je sens que Del Piero est ému. Il rate ses premiers contrôles. Après 2 minutes de jeu, il se fait mal au genou. Le stade retient son souffle, mais il résiste. Quelques instants plus tard, Del Piero offre d’ailleurs la première occasion du match à Borrielo, qui met la balle à côté.

A la dixième minute, Marrone ouvre le score. La Juve mène 1-0, et l’établissement s’enflamme. “Yeaaaaahhh”, tout le monde s’écrie de joie, même ceux qui mangeaient tranquillement sans suivre la partie.
La Juve domine en cette première mi-temps et à la 29e minute, vient le moment que tout le monde attendait. Giacherini passe le ballon à Del Piero et celui-ci n’a plus qu’à lever la tête: c’est goaaaal!!! Un goal à la Del Piero, ça semble tellement facile.

Et là c’est vraiment le délire. Je crie de joie, je saute dans les bras de mon compagnon, la foule applaudit et bondit de joie, puis tout le monde reprend le coro “C’è solo un capitano” (“Il n’y a qu’un seul capitaine”). Dans la salle, je ressens le bonheur partagé. Et je me sens transportée, comme si moi-même j’étais aux abords du terrain.
Le match continue sans vraiment d’autres dangers. Soudain, sans trop comprendre, j’entends d’autres cris de joie derrière moi. Milan venait d’encaisser contre Novarra. Ce résultat-là n’a plus la moindre importance, mais ici on se réjouit des déboires des rivaux…

L’arbitre siffle la mi-temps.
Pendant 15 minutes, le brouhaha de la pizzeria reprend et les gens se bousculent aux toilettes ou dehors pour griller leur cigarette. Tandis qu’on se prépare à assister à la seconde mi-temps, à l’écran, les messages pour le capitaine fusent. “Del Piero non è importante, è l’unica cosa che conta”. Le message est clair, ce n’est plus gagner qui compte, c’est lui. Cet homme qui a porté les couleurs de son club avec amour, respect et fierté pendant 19 ans.
A l’apparition de ces images, les chants reprennent de plus belle ici. Je me rends compte pour la première fois que cet amour et cette admiration que je voue à ce joueur depuis mon adolescence, sont partagés par une ville entière. Del Piero, c’est juste TOUT pour cette ville, le héros, le capitaine. La Juventus a vu défiler de grands joueurs, de Platini à Zidane, en passant par Baggio, mais aucun n’a eu un tel rapport avec le public, aucun n’a représenté autant pour ce club et ses supporters. Hier sur internet, je pouvais lire des messages de fans lui étant adressés, mais pas seulement par les juventini. Les milanistes, les romains, tous lui témoignent un immense respect, même les journalistes qui n’ont pas hésité à le fustiger lorsqu’il est passé à côté de la victoire à l’Euro 2000, tous ne tarissent pas d’éloges envers lui. Et pour moi, qui ai toujours cru en Del Piero, c’est un plaisir indescriptible. C’est juste énorme d’être ici aujourd’hui pour assister à ce moment privilégié.

La 2e mi-temps reprend.
Il est 16.19, nous ne sommes qu’à la 62e minute du match lorsque l’on annonce un changement. Pepe rentre pour… Del Piero!!! Le choc, personne ne s’attendait à ce qu’il descende aussi rapidement du terrain. Je vois tout le public se lever, alors je fais de même et tout le monde ici m’accompagne.

Le match n’a plus d’importance, on n’a d’yeux que pour lui. Le public applaudit, certains pleurent. J’ai les larmes aux yeux, et ça ne veut plus s’arrêter. Il n’y a plus que lui qui compte, rien d’autre. Sous les acclamations, il salue son public avant de rejoindre ses compagnons en tribune, puis décide de faire honneur à ses supporters. Il se redresse, les bras vers le ciel en signe de victoire, tel un roi dans son château. Les supporters entament en choeur “Un altro anno, Del Piero. Un altro anno.” L’émotion est palpable, et le public réclame un an de plus avec son capitaine. Il redescend faire un tour d’honneur et saluer encore ses fans, qui l’ont suivi et aimé pendant 19 ans. Alors que les tifosi lui lancent leurs écharpes, plus personne ne se préoccupe de ce qui se passe sur le terrain. La caméra préfère lui rendre hommage. Le commentateur a les mots justes, c’est une page du football qui se tourne, et une page de nos vies, plus encore pour les juventini, mais tout le milieu du football italien est ému en cet instant. Pour moi, c’est la fin d’une ère, et je ne sais pas comment je vais surmonter/accepter ça.
C’est un au revoir douloureux, mais au moins, il s’en va toujours au top, avec un superbe but marqué, et acclamé comme peu de joueurs peuvent se vanter de l’avoir été dans leur carrière.

Après une bonne vingtaine de minutes hautes en émotion, Ale embrasse Antonio Conte, et on sent qu’il veut faire bonne figure mais outre la tristesse, il me semble lire l’amertume sur son visage. On revoit un peu le match. Lichteiner fait un but contre son camp, tandis que Barzagli clôt la marque en transformant un penalty, fixant le score à 3-1. Lors du coup de sifflet final, la tristesse laisse place à la consécration. La fête peut enfin commencer.
On sèche les larmes, on oublie les adieux et on chante la victoire.
La Juve remporte ce titre tant attendu, en restant invaincue cette saison!
Chaque joueur est ensuite accueilli sur le podium sous les acclamations du public qui reprend en chœur leurs noms ou entonnent leurs chants. Certains, comme Arturo Vidal, semblent particulièrement enflammer le stade. Après le défilé des joueurs, c’est au tour d’Antonio Conte, qui a porté son équipe de façon brillante toute l’année, de courir vers l’estrade sous une pluie d’applaudissements. Et comme on dit, on garde toujours le meilleur pour la fin. Le speaker appelle “Alessandro… Del Pierooooo”. Le capitaine acclamé, court embrasser sa femme et ses enfants, avant de rejoindre ses équipiers sur l’estrade. C’est à lui que revient les honneurs d’élever la coupe vers le ciel. Et de clore ainsi de façon parfaite, une saison remarquable, sous les confettis. Ciao Ale… Le héros d’un club, de toute une ville, et d’une nation. Le dernier des grands fantasista

Grazie Alessandro Del Piero!

S.

A suivre… La fête dans les rues de Turin, le cortège des champions, et les photos…

Belle vidéo illustrant l’adieu de Del Piero et la fête des champions:

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